Un film de Lars Van Trier est toujours une expérience; parce qu'il provoque, parce qu'il ne connaît pas la demi-mesure, parce qu'il est abscons. Ce qui lui vaut d'induire des réactions tranchées, passionnées ou perplexes. Il est difficile de rester indifférent, comme il est difficile de comprendre ce qu'il cherche à nous dire. Mais il l'énonce très bien lui-même: "si l'on peut dire les choses avec des mots, à quoi bon faire un film?".Lars Van Trier n'est pas pour le spectateur lambda. Je ne dis pas ça par élitisme cinéphilique, je suis loin d'être un spécialiste, mais il y a un accord tacite entre ses spectateurs et Der Direktor, qui s'apparente à celui qui lie depuis des années David Lynch aux siens: on accepte de ne pas tout comprendre.
Mais rigoler et faire du bruit, se moquer d'un film, même après la projection, sous prétexte que l'on n’a rien compris, ce n'est pas non plus une excuse. Je comprends qu'on puisse ne pas aimer Antichrist. Je n’ai guère été réceptif à Dancer in the Dark. Mais rire parce qu'on ne saisit pas et descendre le film pour cette raison, j'avoue que j'ai du mal.
Je n'ai évidemment pas tout compris à Antichrist. Mais qui, se prétendant amateur de cinéma, peut rester insensible devant la beauté des images de ce film? D'un point de vue purement esthétique, ce film est sublime. Que l'on discute le scénario, oui; mais cette réussite formelle indéniable dénote un brio de réalisateur qu'il est impossible de ne pas saluer.
La poésie nordique échappe parfois à nos codes habituels. Ouvrons-nous à une œuvre différente, dure, où la violence règne sans jamais être gratuite ; à un film à clés aux multiples lectures, dont il faut soi-même reconstruire la trame pour comprendre le propos dans une expérience de distanciation quasi mystique.
J'ai personnellement été happé par le film, du début à la fin, comme j'avais pu l'être pendant les 3h de Dogville. Pour des raisons à l'exact opposé l'une de l'autre.
Pour Dogville, le scénario m'a passionné et impressionné, le jeu des acteurs captivé, la mise en scène renversé. Pour Antichrist, le montage saccadé, le focus distordu des images, le cadrage erratique témoignant de la confusion mentale de l'héroïne comme la photographie atmosphérique si léchée, m'ont saisi dès la première seconde, ont accéléré mon rythme cardiaque, monopolisé et figé mon champ visuel pour quasiment, et cela ferait plaisir à "Lars", me transfigurer. Oui, je frôlais l'état, sinon extatique, du moins catatonique. Comme j'avais pu mordre mes lèvres jusqu'au sang à la fin de Dogville pour m'empêcher de communier par le cri la jouissance qu'il m'avait procuré.
Voir un film de Lars Van Trier est une expérience intense qui retourne l'esprit, le soma, la méta-connaissance individuelle: on apprend sur soi au fil du délire psychotique et pervers que dévide Lars van Trier. Il voit le monde comme une psychose collective qui n'est que le vernis de la perversité humaine.
Dogville affirmait déjà que l'Homme est naturellement mauvais et que la société le rend encore plus mauvais. Une sorte de contrat social narcissique reposant sur la dissimulation consentie du mal, qui se distille en chacun de nous, en forces telluriques s'affrontant, créant ainsi l'équilibre systémique d'un monde qui, comme toute entropie, est amené à régulièrement imploser.
Le monde de Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe implose à son tour. Antichrist est une réponse à Dogville.
On se demandait à l'époque si Grace (Nicole Kidman) représentait le Christ purificateur – dans une version trash de l'humanité moderne vue par Lars van Trier et dans laquelle seuls les chiens méritent de vivre. Antichrist, comme son nom l'indique, semble pour sa part présenter son héroïne féminine comme le démon s'insinuant en chacun de nous, tentant de distiller son influence en murmurant à l'oreille des Hommes, les pervertissant.
Tout comme Grace, Charlotte est tour à tour faible et forte, victime et bourreau, soumise et mégalomane. Mais si Grace semble plutôt vengeresse et, dans le fond, bonne (c'est une interprétation), Charlotte semble au contraire saisie du mal comme le suggère son titre. Et renforce l'hypothèse de figure christique liée à Dogville.
L'ambiguïté cultivée par Antichrist ne lasse pas de surprendre et d'interroger.
On passe de la présentation d'un monstre froid de mari insensible à la douleur de sa femme, préférant la psychanalyser plutôt que l'épauler, à
Il y a quelque chose de la transsubstantiation, mais renversée – c'est logique, puisque d'antéchrist il est question.
Non pas que Dogville était un paradis terrestre – puisqu'il était humain donc néfaste. Mais alors, seul l'humain était vil. Ici, dans l'Eden d'Antichrist, la nature elle-même devient hostile, tant le Diable s'y est immiscé. Qu'il soit féminin est un prétexte scénaristique. C'est l'humanité qui est visée, cela semble évident pour qui a vu les précédentes œuvres de Lars van Trier.
On concédera que ce soit souvent les femmes qui sont présentées au centre d'un cercle de sadomasochisme irréversible. Elles ne sont que la catharsis d'un réalisateur un peu fou, catholique et entier. Misogyne, accuse-t-on? Je n'en crois rien! Au contraire. Il pare les femmes d'une force et d'une aura que n'égale jamais aucun de ses personnages masculins.
Et les déclarations de ses actrices ne sauraient trahir plus grand amour que celui qu'elles montrent dans l'abandon qu'elles offrent à un réalisateur hors norme pour qui trop n'est pas assez. Dépeindre le mal, ce n'est pas une mince affaire.








